Pourquoi les médecins sont-ils en grève ?
La profession n’est pourtant pas encline à faire grève, et il en faut beaucoup pour la faire descendre dans la rue. Mais cette fois, la coupe est pleine. Inédite par son ampleur, la grève lancée le 5 janvier 2026 est prévue pour durer 10 jours et réunit toutes les catégories de médecins (des généralistes comme des spécialistes ou encore des praticiens hospitaliers et des internes). Des infirmiers libéraux ont également répondu à l’appel de tous les syndicaux médicaux. Massivement suivie depuis ses débuts, la mobilisation sera complétée d’une grande manifestation ce samedi dans plusieurs villes de France. Quelles sont les raisons de ce mouvement de contestation historique, et pourquoi nous concerne-t-il tous ?
Un climat délétère pour la médecine libérale
La pandémie a vite été oubliée, et la reconnaissance envers les soignants a laissé place à des sentiments bien plus hostiles. Aujourd’hui, la méfiance domine. Pointée du doigt, accusée de tous les maux du système de santé, la médecine libérale se retrouve au cœur d’un débat public souvent caricatural (“médecins trop chers”, etc.), où les responsabilités sont trop facilement reportées sur ceux qui soignent. Les autorités politiques alimentent ce discours (ça leur évite leur propre remise en cause) et ont multiplié, ces derniers temps, les mesures coercitives à son encontre.
Le PLFSS 2026 (le budget de la Sécurité sociale voté par le Parlement), avec son lot de nouvelles contraintes et de mesures punitives, a accentué cette pression et fait déborder le vase. Certaines dispositions du projet de loi mettent à mal en effet les principes même de la médecine libérale (comme l’indépendance des soignants et leur liberté de prescription), pourtant l’un des piliers de notre système de santé. Les soignants parlent d’un « virage autoritaire » sur le système de santé et d’une rupture historique dans leur manière d’exercer.
Bref, les médecins disent stop. Du 5 au 15 janvier, des cabinets seront fermés, des consultations seront annulées et des opérations seront déplacées. Une opération “Exil à Bruxelles”, qui réunit plus de 2000 spécialistes, a d’ailleurs été organisée pour éviter les réquisitions (l’État est en droit d’obliger les médecins à travailler en leur livrant en main propre un ordre de réquisition).
Mais revenons sur les mesures du PLFSS qui suscitent une vive inquiétude dans la profession, car leurs conséquences dépassent largement le champ auquel elles semblent s’appliquer, menaçant directement notre modèle sanitaire solidaire et de qualité.
Les dispositions controversées du PLFSS et autres textes associés
Des attaques à l’autonomie des médecins
📌Possibilité de faire baisser unilatéralement les tarifs des consultations et actes si aucun accord conventionnel n’est trouvé.
Mais alors à quoi sert la convention (accord signé, après négociation, entre la Sécu et les principaux syndicats des médecins libéraux, pour fixer les tarifs durant 5 ans) si finalement l’assurance maladie a le pouvoir de passer outre ? Le PLFSS chamboule entièrement les règles (il supprime le concept de négociation) et donne à l’État et à l’assurance maladie des pouvoirs qui réduisent significativement l’autonomie professionnelle des médecins.
📌Sérieuses entorses à la liberté de prescription
Elle est pourtant à la base de la médecine libérale et la clé de voûte d’un système de santé de qualité. La protéger, c’est éviter que notre système de soins soit piloté par une vision comptable, et mettre la relation soignant/soigné au-dessus de tout. Le seul responsable du soin est – et doit être – celui qui le produit et non celui qui le finance. Sinon, c’est la porte ouverte aux abus. Plusieurs mesures mettent à mal cette liberté de prescription.
- Plafonnement et limitation des arrêts de travail. Le PLFSS prévoit de limiter la durée des arrêts de travail à 30 jours pour un premier arrêt, et à deux mois en cas de renouvellement. Une atteinte claire à la liberté de décision médicale du médecin et un changement majeur pour le patient. Il n'existait auparavant aucune limite de durée concernant les arrêts maladie.
- La Mise sous objectif obligatoire (prévue non pas dans le PLFSS mais dans le projet de loi relatif à la lutte contre les fraudes sociales et fiscales examiné en parallèle). Là, la soif de contrôle à l’égard des praticiens va encore plus loin, car elle introduit l’idée de délit statistique. On vous explique. La MSO est une procédure de l'Assurance Maladie qui cible les médecins jugés “trop prescripteurs” d’arrêts de travail. Cela veut dire que si un praticien prescrit plus d’arrêts maladie que la moyenne régionale, il sera obligatoirement “mis sous objectif”, c’est-à-dire contraint de réduire ses prescriptions à un seuil défini par la Sécu (selon ses chiffres et ses calculs). Et si cet objectif n’est pas atteint, il pourra être soumis à une sanction financière (allant jusqu’à 15 700€).
Mais le problème n’est pas la quantité de cette sanction, mais surtout le changement de paradigme qu’elle instaure dans l’exercice de la médecine. Auparavant, le médecin était jugé uniquement à l’aune de son jugement clinique et de son savoir-faire médical ; il l’est désormais aussi au regard de sa conformité à la norme et aux indicateurs statistiques. Le critère médical ne suffit plus pour soigner un patient et l’on devine très bien les conséquences dramatiques que cette nouvelle responsabilité du médecin (complètement contraire à la déontologie médicale à laquelle il a prêté serment) peut avoir sur le soigné.
Des mesures toujours plus punitives
Les sanctions pour non-respect du MSO en sont un parfait exemple, mais il y en a d’autres, comme les pénalités liées au Dossier Médical Partagé (DMP). Des amendes étaient prévues contre les médecins qui n'alimentent pas le DMP (alors que de nombreux bugs du système ont été constatés). Même si le Conseil constitutionnel a récemment censuré cette mesure, elle témoigne de l’encadrement de plus en plus autoritaire et menaçant exercé par les autorités de tutelle à l’égard des soignants. Et c’est bien ce que leur reprochent les médecins dans la rue aujourd’hui. Au lieu de multiplier les annonces politiques sans lendemain, de naviguer à vue et d’oppresser toujours plus les soignants, écartés progressivement de tout pouvoir décisionnaire, les médecins exigent, afin de préserver l’excellence de notre modèle sanitaire, la mise en place de réformes ambitieuses, structurelles et constructives, pensées en collaboration avec les principaux concernés : les professionnels de santé. Un appel à repenser notre système de santé AVEC les soignants et non CONTRE.
Malheureusement, rien n’est fait dans ce sens. Le cumul des mesures autoritaires ou encore le budget alloué à la santé pour 2026 le montre.
Un budget insuffisant
Les grévistes déplorent en effet des moyens insuffisants face à des besoins croissants. Pour 2026, la progression des dépenses d'assurance maladie (prévue dans le PLFSS) sera limitée à 1,6% (contre +3,4% en 2025), soit 270,4 milliards d'euros (moins que l'augmentation naturelle de ces dépenses, liée notamment au vieillissement de la population et à la hausse des coûts). Dès le début, on part donc sur des chiffres totalement irréalistes (c’est presque du foutage de ***, permettez-moi l’expression) qui ne font que croître la tension financière globale du système.
Le message est clair. La priorité est donnée aux économies budgétaires plutôt qu’à la prise en charge des soins. Les moyens ne sont pas mobilisés pour préserver notre système de santé de qualité et solidaire. Et c’est pour tout ça que les médecins sont en grève aujourd’hui. Ils luttent pour sauver NOTRE modèle sanitaire. Ils luttent pour VOTRE SANTÉ ! Alors soutenez-les ! Tous, soignants comme soignés, nous devons descendre dans la rue, car ce combat nous concerne tous.
Et des alternatives à l’autoritarisme et à l’austérité existent ! Nous avons tous un rôle à jouer, chacun à son échelle, pour préserver notre système de santé qui a longtemps été un modèle d’excellence. En tant que complémentaire santé, nous avons bien sûr notre responsabilité et nous en sommes bien conscients (lire notre lettre aux soignants). Et demain, La Médecine Libre sera aux côtés des professionnels de santé !
illustration :@Vie de Carabin